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Église catholique : la sortie de l’évêque de Daloa relance la crainte d’une division du pays

La sortie ouvertement politique de Marcellin Yao Kouadio, évêque de Daloa, diffusée dans une vidéo devenue virale, ravive en Côte d’Ivoire un débat sensible sur la frontière entre autorité spirituelle et engagement politique, et sur les risques qu’une parole religieuse clivante peut faire peser sur le vivre-ensemble.

Politique

Parole clivante : l’Église catholique interpellée après la sortie de l’évêque de Daloa
  • Par Paul-Rigobert Kouadio
  • Mgr Marcelin Yao Kouadio, évêque de Daloa et président de la Conférence épiscopale ivoirienne

Les propos tenus le 22 janvier 2026 par Marcellin Yao Kouadio, évêque de Daloa, continuent de susciter une vive controverse en Côte d’Ivoire, après la diffusion virale d’une vidéo dans laquelle le prélat adopte un registre ouvertement politique à propos du processus électoral. Dans cette intervention publique, largement relayée sur les réseaux sociaux, l’évêque emploie des expressions telles que « braquage électoral », « faux vainqueurs », « médias mensonges » ou encore « observateurs étrangers complices ». Un vocabulaire qui rompt avec la tradition pastorale et qui, selon plusieurs observateurs, reprend des éléments de langage issus de sphères de désinformation, fréquemment diffusés par des réseaux se réclamant d’un panafricanisme radical, régulièrement accusés de propager rumeurs, théories complotistes et narratifs non étayés.

La controverse ne porte pas sur la réalité des propos, jugés explicites et assumés, mais sur leur portée et leurs effets dans un pays dont l’histoire récente reste marquée par des crises électorales violentes. Pour les critiques, la gravité réside moins dans le fond du débat politique que dans le statut de celui qui s’exprime. Dans une société où l’Église catholique conserve une autorité morale considérable, la parole d’un évêque est perçue comme structurellement performative, capable d’influencer durablement les perceptions et les comportements. Au centre des inquiétudes figure la mission du vivre-ensemble, traditionnellement assignée à l’Église catholique. Institution transversale par excellence, elle est attendue comme un facteur de cohésion, de médiation et d’apaisement. Or, la rhétorique employée le 22 janvier apparaît, aux yeux de ses détracteurs, à rebours de cette vocation, en installant un climat de suspicion et de polarisation, dans un pays qui ne connaît pas, à ce stade, de conflits ethniques ou interreligieux structurants.

Plusieurs analystes estiment que ce type de discours contribue à importer artificiellement des lignes de fracture, en donnant une légitimité morale à des narratifs jusqu’ici cantonnés aux marges numériques. « Lorsqu’un responsable religieux reprend des slogans issus de la désinformation politique, il leur confère une respectabilité qu’ils n’avaient pas », résume un observateur de la vie publique. Les comparaisons historiques renforcent ces mises en garde. Le cas du Rwanda en 1994 est régulièrement cité comme l’exemple le plus extrême des dangers liés à l’effacement de la frontière entre autorité spirituelle et engagement politique. Durant le génocide des Tutsis, plusieurs membres influents du clergé catholique ont été mis en cause pour leur rôle actif ou leur complicité. Le prêtre Athanase Seromba a ainsi été condamné à la réclusion à perpétuité par le Tribunal pénal international pour le Rwanda pour avoir ordonné la destruction de son église, provoquant la mort de plus de 1 500 civils. Le cas de Wenceslas Munyeshyaka, accusé d’avoir encouragé et protégé des miliciens, a durablement symbolisé la compromission d’une partie du clergé avec une idéologie de haine.

Si le contexte ivoirien n’est en rien comparable à celui du Rwanda de 1994, ces précédents rappellent que la parole religieuse, lorsqu’elle cesse de prôner la paix et le vivre-ensemble, peut devenir un facteur d’escalade. En République démocratique du Congo, l’implication directe de responsables religieux dans des contentieux électoraux a également contribué à durcir les clivages politiques, affaiblissant leur rôle d’arbitre moral. Au Kenya, lors de la crise postélectorale de 2007-2008, l’alignement de certaines figures religieuses sur des camps politiques a été accusé d’avoir accentué les tensions communautaires.

En Côte d’Ivoire, la séquence du 22 janvier intervient pourtant dans un climat relativement apaisé, dominé par des préoccupations économiques et sociales plutôt que par des affrontements identitaires. Pour une partie de l’opinion, la reprise de langages de rupture, empruntés à des réseaux de désinformation ou à des courants panafricanistes fantasmés, relève davantage d’une mise en scène des tensions que de leur constat.

Déjà, par le passé, la parole ecclésiale avait suscité de vives interrogations. Le 2 janvier 2004, lors d’une cérémonie de présentation de vœux à la presse, le Bernard Agré avait déclaré que l’ancien président ivoirien Robert Guéï se trouvait à la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan le 19 septembre 2002, jour de son assassinat. Une affirmation qui avait, à l’époque, alimenté de nombreuses spéculations, sans jamais être pleinement éclaircie. Les propos du 22 janvier 2026 ravivent ainsi un débat plus large et plus sensible encore : quel rôle réel l’Église catholique a-t-elle joué dans les moments les plus critiques de l’histoire politique ivoirienne ? Et, surtout, jusqu’où peut-elle aller dans l’espace public sans franchir la frontière entre autorité spirituelle et engagement politique, au risque d’alimenter les fractures qu’elle est précisément appelée à prévenir ? Dans un pays où les mots ont déjà précédé la violence, la question demeure ouverte — et lourde de conséquences.

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Église catholique : la sortie de l’évêque de Daloa relance la crainte d’une division du pays
janvier 2026 -
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