Robert Bourgi - Okemba : la mémoire sélective d’un accusateur rattrapé par ses contradictions
ACCUSATIONS GRAVES
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- Par Armand Kaboré
Bourgi accuse JDO mais ne prouve rien
Robert Bourgi ne suggère pas. Il accuse. Et il le fait en construisant une scène suffisamment précise pour produire son effet : Jean-Dominique Okemba, Dominique de Villepin et lui-même auraient été réunis lorsque l’ancien chef de la diplomatie française aurait interpellé le responsable congolais au sujet de l’affaire des disparus du Beach. Selon Bourgi, Villepin aurait indiqué à Okemba que c’était lui qui s’était occupé de ce dossier. Okemba aurait alors acquiescé. Voilà donc un simple mouvement d’approbation, rapporté des années plus tard par un homme qui en fait aujourd’hui le récit, élevé au rang de confession politique. L’accusation est énorme. Les éléments présentés pour la soutenir sont inexistants.
Aucune pièce publique produite par Bourgi ne permet d’authentifier cet échange. Aucun enregistrement n’accompagne ses déclarations. Aucun document judiciaire rendu public ne vient confirmer cet acquiescement supposé. Aucun témoignage indépendant n’est présenté pour établir que la conversation s’est déroulée exactement comme il la raconte. Même Dominique de Villepin, auquel Bourgi attribue la phrase déterminante de cette scène, devient sous sa plume orale un témoin par procuration : Bourgi raconte ce que Villepin aurait dit, puis raconte la réaction qu’aurait eue Okemba. Il fournit lui-même la question, la réponse et l’interprétation. C’est beaucoup demander à la crédulité publique. Si Bourgi a réellement assisté à une scène susceptible d’apporter un élément décisif à ce dossier, pourquoi cette prétendue reconnaissance n’a-t-elle pas été versée à une procédure ? Quand la rencontre s’est-elle tenue ? Où ? Qui d’autre était présent ? Pourquoi cette information apparaît-elle aujourd’hui sous la forme d’une révélation médiatique ? Sur ces questions essentielles, le récit présenté publiquement ne fournit pas les réponses permettant de transformer l’anecdote en fait établi.
Bourgi charge encore son propre récit lorsqu’il raconte avoir reçu de jeunes opposants congolais, rencontré l’épouse du général Jean-Marie Michel Mokoko et lui avoir expliqué qu’il n’y avait rien à espérer sans soulèvement populaire. Il évoque également un général congolais venu lui demander conseil. À l’écouter, le même homme aurait donc fréquenté les cercles du pouvoir de Brazzaville, recueilli leurs confidences les plus compromettantes, reçu des opposants et conseillé ceux qui cherchaient une issue politique contre le régime. Cette omniprésence racontée par Bourgi lui-même finit moins par renforcer son témoignage que par imposer une question : où s’arrête le témoin et où commence le personnage qu’il construit autour de sa propre histoire ?
Et puis il y a Dominique de Villepin. Sa présence dans l’épisode du Beach raconté par Bourgi ne peut être détachée de la guerre personnelle que l’avocat mène aujourd’hui contre son ancien ami. En 2026, Bourgi affirme que Villepin aurait reçu deux statuettes de Napoléon d’une valeur totale estimée par lui à 125 000 euros, financées selon son récit par Blaise Compaoré et un industriel italien. Villepin affirme avoir ignoré l’identité des financeurs, conteste certains éléments avancés et a restitué les objets au Quai d’Orsay. Bourgi, lui, ne cherche même plus à dissimuler son objectif politique : il a déclaré qu’il ferait tout pour empêcher l’ancien Premier ministre d’accéder à l’Élysée. Le témoin prétend donc raconter une scène historique impliquant précisément un homme qu’il reconnaît vouloir combattre. Cela ne suffit pas à rendre son récit faux. Cela suffit largement à interdire de le prendre pour parole d’Évangile.
Le procédé Bourgi apparaît alors dans toute sa fragilité : des conversations anciennes, des confidences dont il serait le dépositaire, des protagonistes devenus adversaires et, des années plus tard, une révélation publique dont la puissance repose essentiellement sur sa parole. Dans le cas d’Okemba, cette mécanique atteint une limite. Accuser un homme d’avoir acquiescé à une mise en cause concernant le Beach exige autre chose qu’un souvenir raconté avec aplomb. Tant que Bourgi ne produit rien qui permette de corroborer cette scène, il ne révèle pas une vérité judiciaire : il raconte une histoire dont il demeure, pour l’heure, le principal garant.
Quinze ans de révélations, de corrections et de versions changeantes
C’est ici que le passé de Robert Bourgi devient accablant pour la crédibilité automatique qu’il réclame aujourd’hui. En 2011, il affirme avoir transporté pendant des années des millions de dollars provenant de chefs d’État africains à destination de Jacques Chirac et Dominique de Villepin. Il avance des sommes considérables et cite plusieurs dirigeants. L’une de ses accusations concerne Abdoulaye Wade ; il revient ensuite dessus et reconnaît s’être trompé. L’enquête ouverte après ses révélations est finalement classée sans suite, faute notamment d’éléments permettant d’étayer les remises d’argent alléguées. Le vacarme médiatique avait été immense ; sa traduction judiciaire fut tout autre.
L’année suivante apporte un précédent encore plus embarrassant. Bourgi avait accusé Jean-Marie Le Pen d’avoir reçu de l’argent d’Omar Bongo afin de financer sa campagne présidentielle de 1988. L’affaire se termine devant le tribunal correctionnel de Paris. En décembre 2012, Bourgi est condamné pour diffamation : les juges considèrent que la preuve des faits imputés n’est pas rapportée et lui refusent le bénéfice de la bonne foi. Cette décision ne permet pas de décréter que tout ce qu’il raconte depuis serait faux. Elle établit cependant un fait particulièrement gênant pour celui qui demande aujourd’hui que l’on prenne ses souvenirs pour argent comptant : Robert Bourgi a déjà porté publiquement une accusation grave sans parvenir à en rapporter la preuve devant la justice.
Puis vient François Fillon. En 2017, Bourgi reconnaît avoir offert des costumes de luxe au candidat de la droite et avoir contribué à révéler l’affaire. Mais lorsqu’il explique les raisons et la chronologie de son geste, son histoire se transforme. En juillet 2017, il décrit une vengeance née du sentiment d’avoir été méprisé par Fillon après sa victoire à la primaire. Quelques mois plus tard, il affirme avoir préparé beaucoup plus tôt une opération destinée à provoquer sa chute. Le HuffPost confronte alors ses déclarations successives : le moment où il aurait décidé de se venger change, le nombre de costumes varie et certains détails du récit évoluent. L’intéressé finit même par présenter l’épisode comme un complot prémédité.
Cette affaire lui vaudra aussi des conséquences disciplinaires. Fin 2018, le Conseil de l’Ordre des avocats de Paris prononce une interdiction temporaire d’exercer d’un an, dont six mois avec sursis, en raison de propos violemment hostiles et insultants tenus contre François Fillon. Il sera ensuite privé pendant cinq ans du droit de porter les insignes liés à la Légion d’honneur. Il faut ajouter à cette succession d’épisodes les nouvelles accusations portées contre Dominique de Villepin en 2026, précisément au moment où Bourgi revendique ouvertement son intention de combattre politiquement son ancien ami. La constante n’est donc pas que toutes ses révélations seraient nécessairement fausses ; une telle affirmation serait intellectuellement paresseuse. La constante est autrement plus dérangeante : chez Robert Bourgi, des accusations spectaculaires ont déjà été suivies d’une rétractation, d’un classement judiciaire, d’une condamnation pour diffamation ou de versions incompatibles sur les circonstances mêmes des faits qu’il racontait.
Le temps où la parole de Bourgi suffisait est terminé
C’est avec ce passif qu’il faut revenir à Jean-Dominique Okemba. Robert Bourgi voudrait aujourd’hui que quelques mots attribués à Dominique de Villepin et un acquiescement prêté à Okemba suffisent à installer une responsabilité dans l’affaire du Beach. Ce raccourci est impossible à accepter sans vérification. Une accusation de cette gravité exige davantage que la mémoire d’un homme dont les récits ont déjà changé au fil des années. Elle exige des éléments matériels, des témoins, une chronologie et, si l’information concerne une procédure pénale, sa transmission aux magistrats compétents.
Bourgi connaît parfaitement cette exigence. Il est avocat. Il sait qu’une accusation n’acquiert aucune force probante parce qu’elle est répétée devant une caméra. Il sait également qu’un acquiescement supposé, raconté longtemps après une conversation dont aucune trace publique n’est produite, ne saurait tenir lieu d’aveu judiciaire. Sa proximité passée avec les palais africains ne lui confère aucun certificat d’infaillibilité. Son carnet d’adresses n’est pas une pièce de procédure. Sa mémoire n’est pas une archive.
C’est même tout le paradoxe du personnage. Robert Bourgi a longtemps tiré son influence de ce qu’il savait et de ceux qu’il connaissait. Aujourd’hui, il tire une partie de sa visibilité de ce qu’il raconte sur ceux qu’il a connus. Les anciens amis deviennent des personnages de ses révélations, les ruptures personnelles alimentent les confidences et les secrets apparaissent parfois lorsque les fidélités ont disparu. Fillon en a fait l’expérience. Villepin est désormais ouvertement dans sa ligne de mire. Okemba se retrouve à son tour accusé dans une affaire autrement plus grave.
Alors qu’il produise ce qu’il détient. Qu’il date cette rencontre. Qu’il établisse la présence de Villepin. Qu’il explique exactement les paroles prononcées et la nature de cet acquiescement. Qu’il dise quand il a révélé cette information à la justice. Ce serait infiniment plus utile à la vérité sur les disparus du Beach qu’une confidence lancée devant des caméras. Car après les mallettes impossibles à étayer judiciairement, la rétractation concernant Abdoulaye Wade, une condamnation pour diffamation et les métamorphoses de son récit contre François Fillon, Robert Bourgi ne peut raisonnablement demander au public un nouveau chèque en blanc.
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